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Article : Fédéralisme allemand : l’égalité déchante
Politik
10
2 septembre 2013

Fédéralisme allemand : l’égalité déchante

Peut-on parler de la politique allemande quand on vient de France ? Est-ce compatible avec la sacro-sainte « amitié franco-allemande », qui au niveau des gouvernement se réduit surtout à un « on la ferme, et on met les différends sous le tapis » ? Je réponds d’emblée oui sans argumenter, sinon il n’y aura pas d’article à écrire. Parler du fonctionnement de l’Allemagne quand on est français peut vite virer à la comparaison conflictuelle entre un modèle français désormais introuvable et le fameux « modèle allemand »; modèle qui a fini par devenir une espèce de foire désordonnée, où s’exprime la germanophobie à divers degrés, mais ce n’est pas le sujet de l’article.

Cette comparaison ne sera pas mon angle d’attaque : m’étant installé par choix à Berlin durant les années Sarkozy, je regarde la politique de mon pays d’accueil pour elle-même, sans chercher à comparer. D’ailleurs, il faut que je le précise, en tant que français désespéré de la centralisation de mon pays d’origine, je pense a priori beaucoup de bien du fonctionnement fédéral, pour différentes raisons que je ne détaillerai pas ici. Pour autant, j’en vois également les défauts, le principal étant le chacun pour soi érigé en règle de fonctionnement (Un proche, qui demandait il y a quelques années à un entrepreneur du sud de l’Allemagne pourquoi son entreprise n’investissait pas à Berlin, avait eu cette réponse : « Dans le Land, on peut faire des investissements affectifs. Ailleurs, il faut que ça rapporte. Et Berlin, ça ne rapporte pas, alors on n’y va pas ». Cette anecdote date d’il y a quelques années et on peut se prendre à être inquiets pour Berlin à l’idée que cette réalité ait changé).

Ce qui nous amène au sujet de cet article : le Länderfinanzausgleich. Kesako ? Pour le dire vite, c’est un mécanisme de solidarité financière existant depuis 1950, exigeant des Länder les plus riches qu’ils versent de l’argent aux Länder les plus pauvres. Le but est, selon la loi allemande même, « d’accorder la puissance financière des différents Länder ».

Avant toute chose, on notera la douce ironie, qui veut que l’Allemagne pratique à l’intérieur de ses frontières une solidarité que la délicieuse chancelière Merkel se refuse d’appliquer à l’échelle de la fédération européenne. Ce qui prouve que l’Allemagne, à l’instar de la France et d’autres pays, ne sont prêts à envisager l’Europe que sous l’angle de la libéralisation des échanges commerciaux et absolument pas sous l’angle d’une souveraineté européenne; quoi qu’on fasse, on en retombe toujours sur cette aporie pourrie des « États-nations », en Allemagne comme en France et comme dans tous les pays européens.

Pourquoi parler de ce mécanisme de solidarité financière ? Parce qu’il fait régulièrement l’actualité, surtout en période électorale et pré-électorale. Effectivement, le Länderfinanzausgleich fait hurler régulièrement les Länder les plus riches (certains plus que d’autres).

Si Berlin polarise fortement l’attention dans ce débat, c’est pour une raison simple : aucun ne reçoit autant d’argent par le biais de ce système de compensation. Outre le fait d’énerver régulièrement les Länder les plus riches, qui vont pour certains d’entre eux jusqu’à introduire des recours réguliers auprès de la cours constitutionnelle de Karlsruhe, cela alimente également, dans la capitale même et à la une des journaux d’Axel Springer, l’éternel débat entre riches et pauvres, les seconds étant censés par essence détester viscéralement les premiers tout en profitant, via les aides sociales, de leur travail besogneux. Pour faire court, Berlin est éternellement accusée de se la couler douce sur le dos des autres, en développant notamment un assistanat éhonté envers les pauvres et les artistes (qui sont parfois les mêmes). Un débat biaisé, comme je vais essayer de le démontrer.

L’argent est un trou de mémoire

La première raison pour laquelle ce débat est biaisé est historique. Dans la vie (fédérale), il y a deux types de Länder : le Nehmerland (receveur) et le Geberland (donneur). Ce sont là deux mondes qui s’affrontent, et pas seulement du point de vue du tiroir-caisse : une observation de l’évolution dans le temps montre en effet (mais peut-on être surpris ?), que le groupe des Nehmerländer englobe la totalité des Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est, plus les villes-régions que sont Berlin et Bremen, rejoints par Hamburg en 2012.

Dans le cas de Berlin, la désagrégation du tissu industriel a été, sans aucune contestation possible, provoquée par la scission des deux Allemagne, provoquant le départ d’entreprises telles que Siemens, AEG et consorts.

Berlin-Ouest a dû son salut aux services, et notamment à cette fonction publique que les libéraux se plaisent aujourd’hui à qualifier de pléthorique comme si cela avait relevé d’une volonté ex-nihilo.

« Oui mais on ne peut pas éternellement tout expliquer par l’histoire » : voici ce que j’ai entendu plusieurs fois en évoquant le sujet. Très bien. Vouloir situer l’économie dans une perspective anhistorique, en limitant la compréhension à une simple logique recettes-dépenses au temps T est un des travers des libéraux et ultra-libéraux, l’autre travers étant de bâtir un système de pensée sur une corrélation entre richesse obtenue et mérite, ce qui ne vaudrait que dans une société d’égalité des chances à la naissance. C’est pourquoi l’ultra-libéralisme relève pour moi au mieux de la faute morale, au pire de la bêtise barbare la plus crasse (je distingue le libéralisme du capitalisme : maudire Friedman et ses disciples n’entraîne pas le rejet de Keynes, bien au contraire).

Mais commençons par laisser la morale de côté, et examinons de plus près les conséquences du changement qui est exigé par ceux qui se sentent lésés par Berlin. Et voyons en quoi ce qui est en jeu à Berlin est symbolique à  l’échelle d’une ville et d’un pays, de la ligne de fracture qui traverse actuellement l’Europe.

L’Allemagne, aimez-là ou quittez-là

L’argument souvent entendu est que le Finanzausgleich dissuaderait les Länder prospères d’innover encore pour devenir plus riches encore. Ce qui veut dire en d’autres termes que ce qui gêne, c’est que ceux-ci soient empêchés de passer de très riches à immensément riches. Les pauvres !

C’est toujours un peu décevant de constater que le niveau d’argumentation des responsables politiques avoisine parfois celui des Gad Elmaleh et Danyboon en tout genres, qui se plaignent à longueur de temps de travailler la moitié du temps pour les impôts. Les Länder ne veulent pas payer ? Très bien.

En toute logique, le refus de solidarité devrait entraîner pour celui qui la demande une rupture d’accès à tous les mécanismes fédéraux. La Bavière (dont le vrai nom est, rappelons-le, l’Etat Libre de Bavière, Freistaat Bayern en allemand dans le texte. Ca ne s’invente pas), ne bénéficierait plus, par exemple, comme d’autres Länder riches du sud de l’Allemagne, de la péréquation énergétique dont elle a pourtant tant besoin, notamment sur le plan des énergies renouvelables : dans un réel État Libre de Bavière, le reste de l’Allemagne pourrait se sentir autorisé à vendre aux bavarois l’électricité au prix fort. A l’heure où la chancelière a décidé (par pur calcul politique mais passons) d’arrêter le nucléaire… Tiens, là tout à coup, ça le fait moins…

Et puis s’il faut faire, malgré tout, un peu la morale, on rappellera quelques exemples éloquents : Peter Hartz, inspirateur des lois dégueulasses qui portent son nom (j’y reviens plus loin), est tombé pour une affaire de corruption. Quant à Uli Hoeness, Président emblématique du non-moins emblématique Bayern München, il a été impliqué récemment dans un scandale de dissimulation fiscale portant sur plusieurs millions, couvert un temps par la CSU, le parti qui, tiens tiens, exige de Berlin un peu plus de rigueur. Amusant, non ?

De là, on peut déduire d’une part que la question de la solidarité entre les Länder recoupe la question de la solidarité entre les individus, et d’autre part que la problématique n’est pas une question de recettes-dépenses, mais bien une opposition franche entre deux modèles : un modèle de solidarité et un modèle de soumission. Or, contrairement à ce qui ressort trop souvent des discussions de comptoir, il n’y aurait pas d’un côté le capitalisme qui veut créer de la richesse, et de l’autre le « socialo communisme » (pour parler comme les fascistes) qui voudrait condamner tout enrichissement.

Qu’est-ce que le travail ?

Sans même parler d’un changement total de système, il est évident qu’au sein même de ce modèle de société fondée sur la consommation, la question centrale est celle du travail, de son coût et de son utilité. Il faut pour cela sortir également de l’opposition entre « ceux qui veulent travailler » et « ceux qui veulent être assistés », parce que les frontières de la misère sociale ne sont pas tracées aussi clairement, rappelant sur ce point les incongruités violentes du tracé du mur de Berlin.

Si l’on prend les lois Hartz et la précarisation généralisée du travail qu’elles ont entraîné en Allemagne, on voit bien qu’à partir d’un constat de bon sens (remettre le plus rapidement possible les gens au travail), on a abouti à une atomisation de l’équilibre social. Qui plus est, les bénéficiaires du Hartz IV (l’équivalent allemand du R.S.A) se sont retrouvés enfermés dans une forme extrêmement sévère de contrôle social, quasiment sans aucune possibilité de sortie. La lutte contre le chômage volontaire (sic) a paradoxalement conduit à un enfermement dans les aides.

Sortir de ce cercle vicieux, que les analystes, notamment français, minorent parfois du fait des bons résultats macro-économiques de l’Allemagne, nécessite de redéfinir fondamentalement la notion de travail, et l’idée de rémunération qui lui est associée. Ceux qui s’intéressent aux solutions alternatives me voient venir : oui, ce qui se pose au niveau européen et même mondial est la question du revenu de base (cf. Revenudebase.info), c’est-à-dire la possibilité pour chacun de bénéficier d’un revenu fixe, indépendant de son activité, lui permettant de vivre dignement. Si l’article était sonore, on entendrait à ce moment-là les choeurs de l’armée ultra-libérale entonner le refrain « ils ne veulent déjà rien foutre, en plus maintenant ils voudraient un salaire ». Je profite que cet article soit muet pour développer. Redéfinir le travail revient à redéfinir la solidarité elle-même, c’est-à-dire considérer qu’il y a tout une partie de l’activité citoyenne qui produit du lien, de l’entraide, et peut donc être considérée comme un travail. A ce titre, l’éducation des enfants est également en soi un travail, tous ceux qui ont des enfants peuvent s’accorder à le reconnaître. Mais à l’inverse de la CDU qui veut remettre les femmes à la maison en leur accordant une aumône, l’idée d’un revenu de base rendrait indistincte la responsabilité de l’éducation : père, mère, famille, amis pourraient se partager la prise en charge de l’éducation des enfants. C’est, de manière très light, ce qui se passe souvent à Berlin, quand des adultes se soucient des enfants des autres dans l’espace public.

Bon, tel que je suis parti, les plus « travailleurs » se diront que mon raisonnement est celui d’un oisif. Plutôt que de me justifier sur ce point, je citerai simplement l’exemple d’un autre dangereux anarchiste oisif : Götz Werner, fondateur des magasins DM, qui permet de sortir de l’opposition classique et si arrangeante entre travailleurs et entrepreneurs. Voilà un homme qui a toujours refusé de considérer ses salariés comme des « coûts », et a bâti un système de fonctionnement accordant une relative autonomie magasin par magasin, y compris sur la gestion des salaires. Cet homme, immensément riche et qu’on peut difficilement considérer comme un ennemi du travail, a affirmé publiquement que les lois Hartz relèvent de l’esclavage. Voilà quelqu’un qui se situe dans le champ de l’économie capitaliste et affirme pourtant que la responsabilité et la solidarité doivent primer sur l’accroissement infini et irraisonné de la richesse. Cet exemple précise également l’idée selon laquelle le travail n’est pas en soi un asservissement, et qu’il faut le distinguer de la valeur-travail (voir sur ce point l’article suivant sur le revenu de base: Réponse aux objecteurs décroissants)

2013, année de la b…. ?

Retour sur le Länderfinanzausgleich. 2013 aura vu la modification du système de péréquation, corrélant désormais le montant de l’aide au nombre d’habitant. Berlin y perd, l’augmentation de sa population étant plus faible qu’attendue. A l’inverse, le Baden-Württemberg se retrouve à payer plus; pourtant, on ne les a pas entendu hurler avec les loups de Bavière et de Hesse. Curieux.

Les élections générales allemandes à venir mettent abondamment en avant les questions liées à l’égalité et la solidarité, chacun tirant dans le sens qui lui convient. La droite s’illustre sur ce point. La CDU pardon, Angela Merkel, qui a tiré à elle tous les arguments de ses concurrents comme si elle allait les mettre en oeuvre, caracole en tête. Quant aux libéraux, ils obtiennent la palme du jeu « on rase les riches gratis demain », avec des arguments tels que « La liberté plutôt que l’interdiction » et « plus de courage, plus de marché, plus de liberté » ou encore, palme de l’odieux, « supprimer la solidarité. Soulager l’Allemagne ».

Déjà, il est remarquable de constater comment ces derniers confondent, sciemment, « interdiction » (Verbote) et « devoir » (Pflicht). Par interdiction, ils désignent tout ces mécanismes nuisibles qui « freineraient » la fibre entrepreneuriale : les charges sociales excessives, l’interdiction de licencier, les conventions collectives, les aides sociales, que sais-je encore… Or chacune de ces choses est précisément liée à la régulation des inégalités, non pour obtenir que tout le monde ait la même chose, mais pour que personne ne soit laissé au bord du chemin. Et on voit bien qu’en l’état ça ne suffit pas, que ce soit en France ou en Allemagne. Cette chose immonde s’appelle la solidarité, grâce à laquelle une société démocratique ou prétendue telle tient debout.

En réalité, leur argument de liberté ne peut se valoir, je l’ai dit plus haut, que dans un monde où règne l’égalité des chances et où la réussite ne découlerait que de l’effort et du mérite individuel, sans autre facteur variable. C’est l’absence d’une telle situation d’égalité qui justifie que la solidarité s’impose à proportion des contraintes qui s’exercent. Le but est alors d’atteindre, sinon l’égalité, au moins l’équité. Mais les libéraux sont têtus, ils opposent obstinément « liberté » et « égalité ».

Ce qui vaut pour les individus vaut pour les régions, et spécialement pour Berlin, qui a dû ces vingt dernières années assumer frontalement, tant sur le plan urbain qu’économique et social, dans le contexte extrêmement défavorable décrit plus haut, une reconstruction titanesque à la fois comme ville, comme région et comme capitale fédérale. Ce triple niveau est indéniablement la source des tiraillements paradoxaux que connaît le développement de la ville, confrontée à des diktats de développement aux rythmes asynchrones . Les contempteurs de Berlin ne savent pas toujours très bien choisir à quel niveau porte leur critique : Berlin coûte trop cher, point! C’est tellement plus simple comme ça. Et peu importe si les bavarois font partie par ailleurs de ceux qui achètent Berlin à la découpe pour spéculer : l’argent est un trou de mémoire, je l’ai déjà dit !

Ce qui m’amène à penser que ce débat est un faux débat : la question de la solidarité n’est pas à mettre en lien avec les questions de bonne ou de mauvaise gestion des Länder bénéficiaires: cela relève d’un choix collectif, un choix de société. Rien de moins. Tout autre argument relève soit de l’hypocrisie, soit de la bêtise.

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Article : West side Gallery
Berlin Walls
4
12 juin 2013

West side Gallery

« C’est au pied du mur qu’on voit le mieux le mur », disait Jean-Marie Bigard, grand penseur français de la fin du XXe siècle. J’ajouterais que dans le cas berlinois, toujours à part, c’est aussi au pied du mur qu’on le voit disparaître.

Il y a plusieurs manières d’envisager le démontage progressif de l’East Side Gallery. Évacuons d’emblée la revendication commerciale, la grogne des bars installés là, qui ne sont pour la plupart et depuis longtemps que l’ombre mercantile des plages sauvages  et alternatives connues il y a 10 ans et plus. Au passage, je me souviens d’un de ces bars où, il y a trois ans, le serveur m’a signifié d’un ton méprisant que si je voulais être servi, il fallait que je passe ma commande en espagnol ou en anglais mais certainement pas en allemand : ça avait heurté l’immigré de fraîche date que j’étais, qui faisait tout alors pour apprendre l’allemand. Mais passons…

Je ne suis pas non plus dans un combat d’arrière-garde du type « Berlin, ce n’est plus ce que c’était » : les pays et les villes qui restent ce qu’ils sont, ou feignent de le demeurer, ne sont en général pas parmi les plus désirables (je ne cite pas de nom, mais je me comprends). Donc la ville bouge parce qu’elle est vivante, et il n’y a au fond aucune raison qu’elle échappe au mouvement global des autres capitales, qu’on le veuille ou non. Et il n’y a pas là-dedans que du négatif. Mais…

« Ich bin zum extremer Liberalismus gekauft, ist es auch gut so? »(1)

Ce qui est réellement choquant, c’est « l’explosivité » du cocktail concocté par Wowereit et sa bande. Même si on s’est lentement habitué (ce qui n’est pas bien) à ses idées idiotes, le Berliner Schloss (2) faisant ici figure de point d’acmé (avec la verrue bleue de l’Unter den Linden comme prolégomène), je dois reconnaître que l’East Side Gallery est son coup de maître ! Klaus a réussi le Hat Trick : geste « Gentryficateur » ultime, destruction de monument et mépris de l’histoire allemande, en un seul coup! Un artiste je vous dis…

La première leçon que j’en tire, c’est que j’y réfléchirai à deux fois avant de gueuler (comme tout le monde) sur les Schwäbischen dans leur volonté de juguler le bordel de cette ville. Côté normalisation, ils sont obligés de s’incliner, battus à plate couture par un UrBerliner(3).

[youtube 2hjKe3AKLa0]

C’est au pied du mur…

On constate aujourd’hui à quel point l’appréciation qu’on a d’un mur dépend du côté depuis lequel on le regarde. Et ce qui est particulier à Berlin, c’est cette impression qu’il en va du mur de Berlin comme d’une pièce qui n’aurait que deux côtés pile ou deux côtés face : quel que soit le côté, le mur n’a plus que deux côtés Ouest. Comme s’il n’y avait plus que deux sortes de gens : ceux qui regrettent le régime est-allemand d’un côté (ouh, les vilains!), et les vrais amoureux de la démocratie authentique de l’autre côté. Dommage pour tous ceux qui souhaiteraient simplement mettre en perspective et en lien l’histoire de ces deux pays, en considérant à la fois les conditions de la séparation et celles de la réunification.

Que l’on construise des Luxuswohnungen (4) sur la Todesstreife (5) de l’East Side Gallery (sur son côté ouest donc) est, comme je l’ai dit plus haut, le symbole ultime de cette alchimie ultra-libérale, qui mélange le mépris social habituel avec cette forme très particulière de mépris de l’histoire. Le prétexte invoqué est, comme toujours, la faillite de la ville (la faute, sûrement, à ces salauds de pauvres, ces légions de Hartz IV Empfänger(6) qui profitent du système). Au-delà du court-termisme de cette politique (en France on est également très doué pour ça), je me demande comment il est possible d’aller aussi loin dans l’aveuglement.

Je m’attends à tout : Un jour, Wowereit revendra la Siegesäule et la Brandenburger Tor. La seule chose qui restera sûrement invendable, c’est son aéroport pourri qui, ironiquement, porte le nom du symbole majeur de l’Ostpolitik, et qui doit se retourner dans sa tombe : Willy Brandt.

Notes

1. »Je suis vendu à l’ultralibéralisme, est-ce que c’est mieux ainsi ? »: référence au coming out de Wowereit : « Ich bin Schwul, und es ist auch gut so »

2.Réplique du château des Hohenzollern, dont les ruines furent détruites par la RDA pour construire à la place le Palais de la République. ils l’ont détruit à leur tour, tout rentre dans l’ordre.

3.Berlinois d’origine. Klaus Wowereit est né à Berlin.

4.Appartements de luxe.

5.No man’s land entre les deux parties du mur de Berlin.

6.Bénéficiaires de l’équivalent allemand du RSA, encore plus contraignant que son équivalent français.

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Article : Accolade pour tous
Us et coutumes
7
20 mai 2013

Accolade pour tous

La façon de se saluer d’une société à l’autre est tout sauf anecdotique. On pourrait bien sûr dissserter sur le nombre de bises, qui varie de la Suisse à la France, à l’intérieur des régions françaises même. « Désolé moi c’est quatre (ou trois ou deux, plus rarement une) », dit celui qui, se sachant chez lui impose une logique autochtone que rien ne saurait transgresser. Il est d’ailleurs intéressant de constater en miroir toute l’humilité de celui qui, loin de ses bases, s’excuserait presque de ses propres coutumes : « Ah ? Chez nous c’est trois (ou quatre, ou deux, ou une) ».

Bise vs. Accolade

Ces petites différences rituelles deviennent fossé culturel pour le français se rendant en Allemagne : Outre-Rhin, la logique du baiser français rencontre la tradition de l’accolade allemande. Le choc n’est d’ailleurs pas si brutal, dans un premier temps, l’accolade étant quasi-exclue pour le premier contact: avant l’accolade se trouve la poignée de main, quasi intangible en Allemagne.

Cette différence révèle d’ailleurs, par contraste, toute l’asymétrie sexuée des convenances françaises. En France, si l’on excepte les milieux « suintant de faux-amour » comme disait Desproges, la poignée de main paraît également normale entre deux hommes, jusqu’à ce qu’une certaine intimité s’installe. Alors qu’entre un homme et une femme (entre deux femmes également), la bise va plus rapidement de soi. Alors certes, ma description s’en tient aux relations-type dans un milieu hétéronormé; mais c’est toujours au sein du modèle dominant et majoritaire, qui est par définition le plus rigide et le plus fermement structuré, que les différences sont les plus facilement observables. Et encore on ne parlera ici que des relations sociales d’ordre privé, le monde professionnel sécrétant ses propres codes, retenues et déformations.

La poignée de main allemande est donc une entrée en matière révélant semble-t-il une certaine froideur, notamment entre hommes et femmes. Cela traduirait-il une difficulté à se livrer (ce que les allemands peuvent être coincés, pense le français sûr de la supériorité de son tempérament latin) ? Cette première impression est battue en brèche rapidement: s’il ne sera toujours pas question de bise une fois la proximité créée, on passera en revanche directement à l’accolade, dont le potentiel me paraît nettement plus grand, voici pourquoi.

Tout d’abord il faut noter à quel point « claquer » la bise peut devenir rapidement un geste distant, désincarné à force de répétition : voilà qui est plutôt paradoxal pour un geste qui nous propulse de façon météorique dans la sphère intime de l’autre. Un exemple extrême montrant l’absence de corrélation entre bise et proximité : le calvaire de ces séries de bises à donner le tournis, dans les réunions familiales ou les soirées, si mécaniques qu’on est bien content de parvenir à les esquiver d’un grand salut global de la main.

Ce qui fait la différence dans le cas de l’accolade c’est, si j’ose dire, le volume de la zone de contact. Quoi qu’on fasse, l’accolade engage plus (il est toujours possible de faire une accolade froide, mais c’est plus compliqué, et on a toujours dans ce cas la possibilité de s’en tenir à une poignée de main).

En raison de l’engagement qu’il suppose (par « engagement », j’entend par là l’ampleur du mouvement, son intensité et sa durée), l’accolade permet de jauger une profondeur, donner une subtilité et une progressivité que le baiser arrête, fragmente. L’accolade est toute en nuance, dessine tout un continuum possible pour signifier ses sentiments, quels qu’en soient la nature.

 

Free Hugs

L’accolade pour tous

Alors vous allez me dire : si l’accolade est la salutation sociale idéale en terme de nuances, d’où vient que les allemands aient cette réputation de ne pas savoir draguer et de déclarer leur flamme dès lors qu’il est question d’amour ? N’étant pas allemand moi-même et ne vivant pas avec une allemande, je ne me sens pas compétent pour répondre à cette question. Cependant, c’est peut-être justement parce qu’il ne saurait être question de confondre une accolade amicale avec un calin amoureux qu’il y a autant de signifiés possibles dans cette accolade. L’accolade révèle en quelque sorte toute la sensualité de la relation amicale.

Et c’est pour ça aussi que cette pratique est tellement unisexe : il est normal en Allemagne que deux hommes puissent se donner une longue accolade sans que leur virilité supposée ni la sacro-sainte hétérosexualité ne soient remises en cause. D’où, on y revient, une absence totale d’asymétrie entre l’homme et la femme, l’homo et l’hétéro. Si je m’emballais, j’irais jusqu’à dire que l’accolade est le symbole de l’entente universelle, mais il ne faut peut-être pas pousser : malgré tout le potentiel du « hug » allemand, je ne suis pas près de prendre dans mes bras un militant du NPD(*).

La conséquence de tout ça, c’est que j’ai plaisir à proposer à mes amis français le « modèle allemand »: car contrairement au modèle économique et social du même nom, défendu en France par des gens trop sérieux qui s’en tiennent coûte que coûte à l’austérité de la poignée de main, je constate avec plaisir que celui-ci est adopté sans problème. De là à penser que la construction européenne passe par le hug…

(*)NPD: Die Nationaldemokratische Partei Deutschlands, parti d’extrême-droite allemand.

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Article : En grande foulée…
Mobilis In Mobile
1
17 janvier 2013

En grande foulée…

Les pieds ont mauvaise réputation. Etalons de la maladresse, c’est également par eux qu’en hiver, dit-on, on attrape le mal. J’ai pourtant récemment réalisé à quel point mes pieds étaient le siège de l’amour. Et pas n’importe quel amour. Il n’est question ici d’aucun fétichisme. D’ailleurs je ne dis pas que j’aime les pieds, mais qu’ils (je veux dire les miens) sont vecteurs d’un des transports les plus forts qui soient.

Etrange sensation que d’avoir attaqué le sujet dont je veux parler par le petit bout de la semelle. Mais quand il est question d’expliquer pourquoi on aime Berlin, les grands arguments se dérobent ou plutôt se prennent très vite dans la nasse des lieux communs. Je ne voulais pas dire « Berlin, c’est cool, c’est international, c’est pas cher, c’est vert, c’est spacieux, c’est… ». Berlin est tout ça, es war tausende mal bei tausende Leute schon gesagt. Aber…

Dire. C’est le problème du grand amour, celui qui, profond et durable, se joue des apparences et des modes. Et c’est en même temps tout le défi de l’écriture que de parvenir à extraire d’une profusion de ressentis désordonnés une essence qui puisse les résumer. De là vient mon histoire de pieds, que je prends tous les deux en même temps, c’est dire la force du plaisir.

Plein les bottes

Car c’est de marche dont je veux parler, et l’on comprend alors que les pieds ne sont que le commencement, la porte d’entrée, aux antipodes d’une tête exposée à une pathologie presque inévitable: c’est un réflexe presque machinal, une manie qu’on attrape quand on s’installe ici, une maladie dégénérescente, que de compter jour après jour les changements qui transforment Berlin, presque toujours pour le plus mal. Et c’est un usant paradoxe que de sentir pousser en soi deux pulsions contradictoires, l’une étant une pulsion d’amour et l’autre une pulsion de déploration, d’amour déçu et brisé.

C’est une histoire de temps, aussi. L’impression d’arriver trop tard, après on ne sait quelle bataille dont l’origine se trouverait soit en novembre 1989, soit bien avant (cela varie selon le parcours et les aspirations de chacun). Comme si la pathologie susnommée était une variante individuelle de ce concept fumeux appelé « fin de l’Histoire », né précisément à Berlin à la chute du mur dans la tête de philosophes illuminés détournant le concept hégélien. L’antidote serait Derrida, mais ça prend du temps…

Berlin nourrit, pour qui incline à cela, une mélancolie de mauvaise qualité, une impression d’avoir raté quelque chose et en même temps une envie persistante de s’accrocher aux ruines nées de la reconstruction. « Bon Dieu, c’était mieux avant » : à Berlin plus qu’ailleurs, ce lieu commun pénètre la chair. on en tire au pire une vraie tristesse, au mieux une posture de cynisme désabusé qui semble malgré tout avoir l’avantage, en se parant des atours de la lucidité, d’être très « tendance ».

L’amour doit-il être aveugle pour résister, pour durer ? On dit après tout (il faudrait un son de cloche pour ponctuer l’énoncé de chaque lieu commun de ce texte) qu’on n’aime vraiment qu’avec le coeur. Mais tant qu’à me fier à une partie aveugle de mon anatomie, je choisis les pieds. Ou plus précisément la marche.

J’ai attendu de connaître Berlin, ou plutôt j’ai attendu d’y vivre (cela fait une différence de 6 ans, tout de même) pour découvrir ce que marcher, marcher au quotidien voulait dire. Passer et repasser au milieu de paysages qui se transforment. Il y a un mystère à cette marche, qui me fait aimer Berlin en dépit de la destruction du Palast der Republik, de l’imbécilité de Mediaspree, de la folklorisation de l’histoire, bref de tout ce qui est censé faire de Berlin une Weltshaupstadt remplaçant le Berliner Weltsdorf.

C’est un plaisir physique et solitaire, débarrassé de toute fioritures : la sensation d’une foulée assouplie, ralentie, emplie. Mais de quoi cette marche peut-elle bien être emplie ? En ce qui me concerne, la marche m’emplit à chaque fois de ce que j’ai trouvé de plus précieux à Berlin : le vide. Un vide qui n’est pas (seulement) l’espace physiquement disponible autour de moi. Chaque pas me conduit à me départir de ma petite importance. Je découvre le plaisir d’être « nul » mais avenu. Et ce faisant, disponible à tout.

La marche est l’activité la plus humble qui soit : on peut revendiquer d’avoir pénétré dans tel lieu au sommet de la hype, s’enorgueillir d’habiter là où il faut absolument être, s’étonner soi-même d’excès invraisemblables, … On ne peut pas se vanter de sa marche. A peine en parler – c’est pourtant ce que j’essaie de faire. La marche c’est personnel. Intime. Insignifiant. Fatigant. Irremplaçable. Sans contrepartie. l’Amour, quoi.

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Article : Berlin Walls / Incipit
Berlin Walls
0
30 novembre 2012

Berlin Walls / Incipit

« Faire tomber les murs » est une des représentations, usées jusqu’à la trame, pour désigner plus ou moins métaphoriquement la conquête de la liberté. Non sans raison cependant, tant les murs représentent dans l’histoire la séparation, l’enfermement, … Berlin a, de ce point de vue là, servi d’étalon moderne : malheureusement pas comme étalon définitif de ce qui est inconcevable, puisque l’idée de défendre de façon aussi démonstrative qu’inefficace la puissance d’un Etat s’est exportée depuis. Du « mur de protection antifasciste » est-allemand à la « barrière de sécurité » israélienne en passant par les barrières de Ceuta et Melilla, il n’y avait qu’un pas, allègrement franchi en dépit de la logique, en dépit de l’histoire, en dépit de … en dépit.
8clos

Les murs appellent les murs. 

Il y a en général entre les murs et autour des murs d’autres murs, qui séparent eux aussi  l’intérieur de l’extérieur; c’est dans ce cas la maison, l’immeuble et l’ensemble de ces murs forme la ville.

Intérieur / Extérieur : on ne peut s’empêcher de penser que ces différentes strates de murs sont un peu comme des poupées gigognes (je ne dis pas « poupées russes » parce qu’il y en a marre de toujours tout mettre sur le dos des russes). L’Etat, la Ville, les gens : tout le monde se protège, privatise sa protection derrière « son » mur.

Par contraste, C’est en toute logique l’absence de murs à soi qui est l’étalon ultime de la pauvreté : celui qui est à l’extérieur de toutes les protections, celui-là est vraiment misérable. Quoi de plus misérable qu’un SDF en Cisjordanie ? Le régime est-allemand l’avait bien compris, maintenant à chacun, coûte que coûte, un logement et un travail.

Il est plus rare (mais possible) que les murs soient érigés au milieu de rien, ou plutôt entre un rien apparent et ce qu’on considère comme « quelque chose », quelque chose qui a une valeur qu’il faut protéger de l’extérieur. Les barrières protégeant les enclaves de Ceuta et Melilla en sont un bon exemple. Je note d’ailleurs que, selon le point de vue, qui coïncide avec le côté du mur où on se trouve, on parle soit d’enclave, soit d’exclave. L’enclave est le point de vue exprimé de ceux qui, subissant la barrière, se sentent envahis; ceux qui l’ont initiée parlent, eux, dans une optique toute coloniale d’exclave : hasard sémantique corrélé à la vision espagnole des gens qui habitent de l’autre côté de la barrière, il n’y a qu’une lettre d’exclave à esclave… Peut-on être un peu plus cruel encore, en notant que l’Union Européenne, a successivement pleuré de joie à la chute du Mur de Berlin et financé les barrières de Ceuta et Melilla !

Berlin Walls

Mais revenons à Berlin, puisqu’ici au moins le mur est tombé. La quasi-disparition, hors des entiers de la mémoire balisée, de toute trace de ce mur, pose la question des libertés conquises du fait de cet événement historique. Pas question cependant de se lancer dans une grande analyse historico-politique pour laquelle des gens plus qualifiés ont travaillé et travaillent. L’objectif, plus modeste, est de scruter l’épiderme des murs qui restent, les murs « normaux », abandonnés à une liberté qui semble aller de soi.

Ces murs ordinaires ne sont la source d’aucun discours officiel, celui-ci s’étant reporté sur les innombrables Denkmal en tout genre qui parsèment la ville; ces monuments, qui tiennent trop souvent lieu d’affirmation définitive, ont absorbé les mots et les morts de l’histoire tourmentée de Berlin, en les cristallisant dans un épais silence, recouvert depuis par le piaillement des guides touristiques. Je repense en disant celà à l’Holocaust Denkmal, fruit d’une culpabilité à l’oecuménisme retrouvé, dont Jean-Yves Cendrey remarque fort justement qu’il se fissure lentement sous son propre poids. Ces monuments ne m’intéressent pas, parce qu’ils disent, ou tentent de dire quelque chose de définitif et d’officiel, deux tares rédhibitoires dans une ville comme Berlin.

Comme c’est le devenir qui m’intéresse, je me propose d’examiner, à la loupe, dans les mois qui viennent, des murs frappés de banalité, qui seront tout sauf le mur de Berlin, mais des murs de Berlin, aussi quelconques qu’uniques. A chaque photo, prise au hasard des balades, correspondra une description, une tentative d’extraire de la pierre un sens, une essence.

Note: La photo de l’article n’est évidemment pas berlinoise, mais illustre selon moi à merveille l’aporie de la propriété privée, que Sartre aurait pu résumer ainsi : « l’enfer, finalement,c’est moi tout seul dans mon chez moi »…

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Article : Carles Marx Andana
Mobilis In Mobile
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26 novembre 2012

Carles Marx Andana

Au moment où se discute l’opportunité d’un classement au patrimoine mondial de l’Unesco de la Karl-Marx-Allee (aux côtés de la Hansaplatz, son pendant de l’Ouest), un voyage un peu singulier m’a conduit au coeur d’une version, comment dire, déclassée de la fameuse avenue.

Comment, me direz-vous, peut-on être plus déclassé que ces façades en trompe l’oeil qui filent depuis l’Alex vers la Frankfurter Tor, avec la Pologne comme point de mire désormais fictif, en dissimulant mal son délitement derrière les restes de démonstration de puissance ?

C’est peut-être que « déclassé » n’est pas le mot juste : inclassable ? Inepte ? Je ne sais vraiment comment qualifier les avenues et autres esplanades du quartier Antigone de Montpellier.

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On pourrait d’ailleurs se demander ce qui me pousse à rapprocher des quartiers géographiquement et historiquement si dissemblables ? Quel point commun entre Wilhelm Pieck et Georges Frêche ? Entre Berlin et Montpellier ?

L’analogie vient tout simplement de cette impression que produit le quartier montpelliérain au premier coup d’oeil, cette impression d’être confronté à un ensemble plus grand que soi, tant dans les dimensions et proportions que dans la volonté qui a présidé à sa naissance. En effet, le point commun entre la KMA et Antigone, c’est cette volonté de construire ex-nihilo un projet qui puisse être à la fois le message et la réalisation du message. Ce qui transpire de la pierre de la KMA et d’Antigone, c’est l’expression d’une volonté venue « d’en haut », qui ramène le visiteur à sa plus petite dimension, celle de cellule d’un corps gigantesque, qui porte le même nom d’Ouest en Est: « peuple ».

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Un autre point commun se niche dans les signes d’effritement. Evidemment, la Karl-Marx-Allee a sur ce point un peu d’avance, sous l’effet conjoint de sa plus grande ancienneté et de l’écroulement du régime est-allemand. En ce sens, le destin de la Karl-Marx-Allee a suivi inexorablement, avec un parallélisme rare, celui de ses initiateurs… jusqu’à ce que, attractivité de la capitale allemande aidant, une des avenues les plus célèbres de Berlin ne devienne, par une de ces pirouettes dont l’histoire raffole, extrêmement tendance.

De « déclassée », la Karl-Marx-Allee est sûrement devenue « reclassée ». Au passage, on notera que le reclassement n’épargne pas certains symboles comme la Karl-Marx Buchandlung, dont seuls subsistent aujourd’hui l’enseigne lumineuse.

Dans le cas d’Antigone, on s’interroge sur le devenir de ce projet pharaonique commencé en 1977 et terminé en 2000: on guette (on trouve, en réalité, sans se forcer) les premiers signes de la décrépitude. Et il y a de quoi s’inquiéter : qu’est-ce qui peut empêcher Antigone de subir tôt ou tard les avanies de toutes les villes nouvelles ? Si l’idéologie socialiste a donné à la KMA, a posteriori une patine que beaucoup considère à présent comme « charmant » (en allemand dans le texte), que transmettront les grandes avenues montpelliéraines, sinon le souvenir de la volonté un peu kitsch et très mégalomaniaque de son ancien maire ?

En effet, le mauvais goût qu’on attribue régulièrement à l’art officiel socialiste n’a rien à envier au kitsch de la statuaire gréco-frêchienne qui parsème le quartier montpelliérain. Statuaire à laquelle il a fini par ajouter, la boucle étant bouclée, la statue de Lénine : ultime pied-de-nez de l’empereur septimanien, qui voulut vivre comme Néron et périt, dit-on, comme Félix Faure.

Là où le caractère écrasant de la KMA a été très largement annihilé par une sorte de second degré vidant l’architecture du quartier de son actualité idéologique, on ne sait pas bien dire dans le cas d’Antigone, faute d’identifier une réelle idéologie, quel pourra être ce second degré ?

Il y a quelque chose de tellement clos et « parfait » dans la volonté de l’architecte d’Antigone : la prétention de « bâtir des monuments pour le peuple » (Ricardo Bofill) est, dans un système d’économie planifiée tout à fait explicable et s’écroule avec lui; dans une société capitaliste où il ne sera jamais question d’égalité hormis sur les pièces de monnaie, le fronton des mairies et en période de campagne électorale, on ne peut s’empêcher de considérer ça comme la marque d’un mépris insupportable et durable de ce peuple qu’on prétend éduquer.

On peut certes comprendre la volonté de loger les classes populaires dans des ensembles architecturalement ambitieux plutôt que dans des barres de sinistre mémoire (qui étaient néanmoins, elles aussi, un authentique progrès à l’origine); cela relève a priori d’une intention louable. Mais donner du faste et de la pompe à des pauvres qui n’ont rien demandé n’est pas le meilleur moyen de leur permettre de s’approprier les lieux.

La place du nombre d’or en est le meilleur symbole: nommer ainsi cette grande place montre combien, dans sa recherche d’un équilibre absolu des proportions du quartier, Bofill a tout simplement omis d’intégrer les hommes dans son calcul. Je m’en voudrais d’être méchant, mais il n’est qu’à constater, pour appuyer la démonstration, que les espaces d’Abraxas, autre ouvrage massif de Bofill à Marne-La-Vallée (achevé en 1983), a servi dès 1985 de cadre au tournage de Brazil, film de Terry Gilliam ayant pour cadre une société totalitaire paranoïde, et sert depuis de cadre régulier à l’affrontement de bandes… Et pour être tout à fait objectif, je dois reconnaître qu’il y a dans ce dernier cas un second degré qui s’est installé, puisque les grands bâtiments ronds des arènes de Picasso ont été rebaptisés quasi-immédiatement les camemberts, à l’instar de la façon dont les berlinois désignaient jadis le Palast der Republik comme Erichs Lampenladen (le magasin de lampes d’Erich).

L’objectif n’étant pas de lancer une discussion sans fin sur les vices et vertus comparées du réalisme socialiste et du néo-classique Bofillien, je préfère resserrer mon regard sur les trottoirs qui se défoncent, à Antigone comme sur la Karl-Marx-Allee. La différence, d’une subjectivité totale je le reconnais, c’est cette impression que, contrairement à Antigone, je pourrais, pour la Karl-Marx-Allee, détourner un slogan connu : « sous les pavés, l’Histoire ! ».

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Article : Coudées Franches…
Mobilis In Mobile
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22 septembre 2012

Coudées Franches…

S’il est une chose qui ne manque pas d’interloquer les visiteurs, c’est la présence d’étrange tuyaux bleus, roses ou encore verts un peu partout dans Berlin. Pourquoi ces tuyaux ? Les hypothèses fleurissent, celle que je préfère étant celle-ci : « ist es Kunst ? ». Bien des réponses loufoques valent bien la véritable explication.

Par exemple : Renzo Piano, quand il coordonnait le programme architectural de la Potsdamerplatz, a été saisi d’une violente bouffée de nostalgie de son époque Beaubourg et a ressenti un violent besoin de « faire du tuyau ».



Ou encore : La DDR avait mis en place un système surpuissant de communications par pneumatiques: vu le diamètre des tuyaux, on s’imagine facilement le volume des informations à transmettre.

Et si finalement, ces tuyaux étaient là pour charrier les eaux de lavage usées ? Dans ce cas, on n’ose imaginer alors la taille des machines à laver. On voudrait aussi être sûr que c’est bien du linge qui est lavé. Et que ces eaux sont vraiment usées.

Je m’accroche à cette dernière réponse, parce que la transformation perpétuelle que ces tuyaux racontent a tout d’un lessivage à grandes eaux.

« Berlin aufräumen » : je me souviens de cette pancarte électorale dont la promesse m’avait glacé.  Je m’étais demandé ce qu’on voulait ici nettoyer. Et je me demande à présent ce qu’on rejette vraiment vers le canal ou vers la Spree? Serait-ce une certaine lenteur, une douceur de vivre, une tolérance et une pauvreté qui vaut peut-être la plus grande richesse ? Le risque de stérilisation guette, remplaçant partout l’authentique par des artefacts. Du « DDR trend » au Schloss en carton-pâte, il y a en effet de quoi s’inquiéter.

Mais en dépit des efforts parfois mégalomaniaques de son Bürgermeister, l’image d’un Berlin accédant au club des puissantes métropoles recule au fur et à mesure, comme un mirage, comme Willy Brandt (l’aéroport).

Suivre trop longtemps le trajet à perte de vue des Rohrleitungen m’a fait monter le sang à la tête : je sens bien que je m’agace. J’en serais presque amer, ce que m’interdit ma religion depuis que j’ai quitté Paris.

Je rebaisse la tête et ça va mieux. Je reprends mon chemin à taille humaine, et mes résolutions : Chercher les traces de la friche au lieu de la théoriser, préférer respirer de près les mauvaises herbes qui poussent entre les dalles des trottoirs défoncés. Ne pas s’accrocher au passé, jouir du présent, cesser de se projeter : c’est précisément ce que  Berlin m’a appris à faire. Les tuyaux passent, la vie reste.

 

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Auteur·e

L'auteur: berlindependant
Auteur et metteur en scène installé à Berlin depuis 2010, je travaille sur des projets de création en plusieurs langues. Ce blog parle de Berlin (étonnant, non ?), abordée sous différents aspects.

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